Lorsque l’on parle de changement, on imagine souvent une personne motivée, prête à agir. Pourtant, dans la réalité, le changement commence bien avant les premières actions. Il suit plusieurs étapes, décrites par les psychologues James Prochaska et Carlo DiClemente dans leur modèle des phases du changement.
La première s’appelle la pré-contemplation.
C’est probablement la phase la plus mal comprise. Pourtant, elle est essentielle. Sans elle, il n’y aurait pas de véritable changement.
Qu’est-ce que la pré-contemplation ?
En pré-contemplation, la personne n’envisage pas encore de changer.
Cela ne signifie pas qu’elle est stupide, faible ou dans le déni total. Cela signifie simplement qu’à cet instant précis, son cerveau ne considère pas le changement comme une priorité ou comme une nécessité.
Selon les personnes, cela peut prendre plusieurs formes :
- Certaines ne voient réellement aucun problème ;
- D’autres savent qu’il existe une difficulté mais pensent qu’elle est normale, temporaire ou sans gravité ;
- Certaines savent qu’elles souffrent mais sont persuadées qu’elles ne peuvent rien y faire ;
- D’autres encore refusent d’y penser parce que cela leur demanderait d’affronter une souffrance trop importante.
Dans tous les cas, le résultat est le même : le changement n’est pas encore à l’ordre du jour.
Ce qui se passe dans la tête de la personne
La pré-contemplation est souvent une période où plusieurs mécanismes psychologiques protègent la personne.
On peut retrouver :
- la minimisation : « Ce n’est pas si grave. »
- la comparaison : « Il y a des personnes qui sont bien pire que moi. »
- la justification : « Avec tout ce que je vis, c’est normal. »
- l’évitement : « Je préfère ne pas y penser. »
- la résignation : « Je suis comme ça depuis toujours. »
Ces mécanismes ne sont pas là pour empêcher le changement consciemment. Ils servent souvent à protéger un équilibre psychologique.
Car reconnaître un problème, c’est aussi accepter l’idée qu’il faudra peut-être modifier des habitudes, affronter des émotions, renoncer à certaines stratégies de survie ou remettre en question une partie de son identité.
Et cela demande énormément de ressources.
La pré-contemplation dans les compulsions alimentaires
Dans le cadre des compulsions alimentaires ou de l’addiction à la nourriture, cette phase peut être particulièrement difficile à identifier.
Pourquoi ?
Parce que la nourriture est partout. Tout le monde mange. Tout le monde craque parfois.
La frontière entre un comportement « normal » et un comportement problématique paraît souvent floue.
La personne peut donc penser :
« Je suis juste gourmande. »
« J’aime trop le sucre. »
« J’ai un manque de volonté. »
« Quand je serai moins stressée, tout rentrera dans l’ordre. »
« Je pourrais arrêter quand je veux. »
Ou au contraire :
« C’est plus fort que moi, alors à quoi bon essayer ? »
Dans tous les cas, la compulsion continue à remplir une fonction importante : elle calme, elle réconforte, elle anesthésie, elle occupe l’esprit, elle permet de tenir.
La nourriture n’est pas encore perçue comme le problème, mais plutôt vécue comme la solution. Même si cette dernière entraîne ensuite de la culpabilité.
Ce que la personne ressent au quotidien
La pré-contemplation n’est pas forcément synonyme d’absence de souffrance.
Au contraire.
La personne peut ressentir :
- de la honte après certaines crises ;
- de la culpabilité ;
- une faible estime d’elle-même ;
- de la frustration ;
- un sentiment d’échec répété ;
- la peur du regard des autres.
Mais malgré cette souffrance, elle n’établit pas encore clairement le lien entre ses difficultés émotionnelles et son comportement alimentaire.
Elle pense souvent que le problème est :
- son poids ;
- son manque de discipline ;
- son incapacité à suivre un régime ;
- son caractère.
Et non la fonction que remplissent les compulsions.
Ce que les proches observent
Les proches ont souvent l’impression que la personne « ne veut pas comprendre ou voir ».
Ils peuvent dire :
« Tu n’as qu’à arrêter. »
« Tu sais bien que ce n’est pas bon. »
« Tu recommences encore ? »
La plupart du temps ces remarques produisent rarement l’effet attendu. Au contraire, elles augmentent souvent la honte.
Et plus le mal-être augmente, plus la compulsion devient nécessaire pour apaiser cette souffrance.
Un cercle vicieux s’amplifie alors.
Que fait le thérapeute pendant cette phase ?
Contrairement à ce que beaucoup imaginent, un thérapeute ne cherche généralement pas à convaincre la personne de changer.
Parce que l’élan ne se décrète pas, il se construit.
Son rôle consiste plutôt à créer les conditions pour que la personne découvre elle-même les limites de son fonctionnement actuel.
Cela passe notamment par :
- une écoute sans jugement ;
- la création d’une relation de confiance ;
- l’exploration de l’histoire personnelle ;
- la compréhension de la fonction des compulsions ;
- l’identification des bénéfices que procure la nourriture ;
- la mise en lumière des coûts, sans culpabilisation ;
- des questions qui favorisent la réflexion plutôt que des conseils.
L’objectif n’est donc pas de supprimer les compulsions.
L’objectif est que la personne commence à se poser une question essentielle :
« Et si autre chose était possible ? »
Lorsque cette question apparaît sincèrement, même timidement, elle entre progressivement dans la phase suivante : la contemplation.
Et si votre inconscient avait lui aussi besoin de temps ?
Lorsque l’on découvre l’hypnose, on imagine parfois un truc magique permettant à une personne de changer malgré elle. En réalité, c’est tout l’inverse.
Si une partie de vous ne voit pas encore l’intérêt de changer, votre inconscient n’a aucune raison d’abandonner un comportement qu’il considère encore comme utile.
Dans cette première phase, il n’y a donc pas de travail thérapeutique car il n’y a pas encore conscience de l’addiction.
Si vous vous reconnaissez dans cette phase…
Peut-être qu’en lisant cet article, vous vous dites :
« Je ne suis pas sûre d’avoir un problème. »
Prenez le temps d’y penser et la réponse viendra.
C’est souvent cette compréhension qui ouvre la porte au premier véritable pas vers une relation plus apaisée avec la nourriture.
À retenir en une phrase :
On ne change pas ce que l’on ne comprend pas encore.
